Au Fil de Synema 2 ~ Les Mailles de Fabrique de Tim Burton (2/6)

Mis à jour : juil. 12


(Synema est une variété d'araignée qui n'a en commun avec notre sujet que le nom... et aussi le fait que le Septième Art est une immense toile, peuplée de nœuds dramatiques et d'émotions qui révèlent parfois les larmes... ces étranges rosées du matin. Ce n'est pas le Web qui contredira tout cela !)




Quels sont les films où l'on pourrait clamer sans scrupules : « C’est du Tim Burton ! » et pourquoi ?


La Triste Fin du Petit Enfant Huître et autres histoires narre l'impitoyable infortune de rejetons monstrueux, mi-ridicules, mi-effrayants. Tous ont droit à leur poème, composé avec humour et de vers rimés…

Hélas, c’était sans composer avec les derniers vers qui achèvent la décomposition de leur pauvre chair… Bref, dans son recueil de poèmes écrit en 1997, notre réalisateur résume bien les grandes lignes (calligraphiées) de son œuvre… Même les gros yeux exorbités sont là : il en pare les personnages dans ses propres illustrations !


Des nantis difformes, moitié humains, moitié autre chose, que le jour oublie et desquels la Réalité se lasse... Des tentatives déçues pour abandonner leur "cage" (les oiseaux enfermés sont nombreux dans l'œuvre de Burton) et rejoindre le "bon côté", avec les bons-vivants, (trop "bien-vivants" pour être sincères)… Des errances entre la lumière et la mort, entre blanc et noir, entre froid et froid, dans un monde à leur image : divisé, manichéen et bancal… Voilà les personnages qui inspirent Monsieur Burton !

Jusqu’à la fin, digne des plus grands chagrins, où l’on comprend soudain en quoi le monde des morts peut être plus accueillant…

Car il aime inverser les mœurs, le Burton ! Il aime bouleverser la raison, il aime ce qui n'est pas à sa "place" ! L’obscur monde souterrain dédaigné se trouve être le plus coloré et les personnages les plus innocents en apparence se révèlent être les plus tourmentés. Cette dichotomie de blanc et de noir, de pureté et de ténèbres est déjà présente sur le visage même de ses principaux personnages féminins : pâles, lisses, presque irréels, aux yeux maquillés de sombre.


Cependant, les récurrences se constatent mieux dans certains films que dans d’autres.

Ces "films-modèles" sont pour la plupart répartis dans la première moitié de sa carrière, avant 2000.



Avant 2000, il y a eu 1988… Et Beetlejuice ! Le deuxième long-métrage de Tim Burton qui a refusé de réaliser la suite des aventures de Pee-Wee, craignant d’être catalogué !

A la place il a préféré imaginer ce personnage autoproclamé "bio-exorciste", dans une intrigue qui se veut justement parodie de L’Exorciste… Voilà un fantôme bien entamé par la mort, mais qui n’a pas pour autant oublié les petits plaisirs de la vie, une bouteille d’alcool bien frelaté dans une main et dans l’autre, une séduisante cadavresse.


Tim Burton aime les personnages marginaux, pourchassés… Or, le Fief de la Solitude est souvent un manoir isolé… donc Tim Burton aime les manoirs isolés ! Et dès ce film, en voilà un : le doux foyer d’un jeune couple nouvellement décédé qui va devoir s’adapter au nouveau mode de vie qu’est la mort… Tout en devant chasser les envahisseurs vivants qui se font appeler "les nouveaux propriétaires". Notre cher réalisateur qui affectionne beaucoup le parallèle entre deux mondes opposés est servi ! Ce manoir devient un "portail", un lieu de rencontre où trépassés et "en attente de trépasser" se rencontrent.

Quant au monde "souterrain", on y retrouve l’influence de l’Expressionnisme Allemand : des perspectives farfelues, angulaires, aux lignes obliques… Même les spirales tordues et les lignes noires et blanches sont là, imagerie burtonnienne oblige… Ne serait-ce que dans le costume du protagoniste qui n’apparaît que huit minutes en tout dans le film qui porte son nom.

D’ailleurs, pour un mort-vivant, ce Beetlejuice (incarné –si on peut dire- par Michael Keaton) manque cruellement de savoir-vivre, avec toutes ses manières bien familières... On pourrait presque y voir une bribe d’un Joker, déjanté, sans-gêne, rigolard et surtout dangereux… Il faudra attendre 1989 pour s’apercevoir que Michael Keaton ne sera pas le Joker, mais bien Batman, et qu’il en viendra donc à rosser un "ancien-semblable".


Voici l’occasion de travailler à nouveau avec des personnages doubles… Alors pourquoi refuser quand Warner lui propose d’adapter les aventures d’un homme qui se déguise en monstre pour en combattre un autre ? Batman, le noir effrayant, la mort qui sauve, affronte le Joker, bouffon coloré, le vivant qui tue. Là encore, l’atmosphère est sinistre, noire et froide : pour composer avec les ténèbres célestes, la neige recouvre le paysage. Noir… Blanc… L’image elle-même est dédoublée !


La difformité peut s’exprimer de diverses manières : extérieure ou, plus sournoisement, dissimulée sous des allures diaphanes. Ainsi Edward (Johnny Depp pour sa première contribution au monde burtonnien) abrite un cœur pur sous sa pâle silhouette raccommodée, et ses "griffes" de ciseaux ne font que masquer sa fragilité. Face à lui, Jim (Anthony Michael Hall), un séduisant éphèbe, se révélera bien vite un arrogant personnage, troquant son beau sourire contre un rictus !

Une fois de plus, il y a la neige qui enveloppe la nuit, comme si elle la purifiait. Comme si elle purifiait aussi le personnage féminin, Kim (Winona Ryder), qui va jusqu’à danser avec elle et flotter parmi les flocons. Comme le fera plus tard Lisa Marie (qui fut même la fiancée de Tim Burton), dans le rôle de la mère d’Ichabod Crane lors d’un souvenir de ce dernier. Ou comme le fera aussi l’aérienne Reine Blanche (Anne Hathaway) encore plus tard…


Edward aux Mains d’Argent, quatrième longue-œuvre de Tim Burton, tournée en Floride et sortie en 1990, n’a pas été produite par les studios Warner, préférant de loin que le réalisateur fasse une suite de Batman.


Ce sera donc à la 20th Century Fox de récupérer les honneurs de ce succès, au grand dam de Warner qui ne s’avisera plus de contrarier Burton. Le voilà donc avec plus de liberté quant à la réalisation de ce fameux Batman Returns dont le tournage aura lieu à Burbank, sa ville natale, avant de sortir en salles en 1992… Ca promet !


Et voici le Pingouin (Danny DeVito) ! L’insubmersible Pingouin ! Le repoussant, le pitoyable homme-oiseau ! Abandonné par ses parents à cause de sa difformité (on y retrouve Paul Rubens, bien plus sérieux, dans le rôle de son père) ! Crachant ses tripes usées d’avoir tant souffert, lorsqu’il demande à Max Schreck de lui préparer une mise-en-scène publicitaire pour son "retour à la surface", loin des égouts.

Ce dernier est joué par Christopher Walken et son nom est celui de l’interprète du vampire dans le film de Friedrich Wilhelm Murnau, Nosferatu. Voilà qui est rassurant ! Il est un élégant et riche "monstre", homme d’affaires de son état et philanthrope à ses heures perdues. Selina Kyle (alias Catwoman ou, plus ponctuellement, Michelle Pfeiffer) fera les frais de sa "bonté", quand il la précipitera d’une fenêtre -hélas pour elle- très élevée.


Quoi de mieux pour introduire un "presque-cadavre" ambulant, déguisé en chat-de-Frankenstein, dont la raison et la joie sont parties avec sa première vie ? Tim Burton l’a eu, son revenant ! Cette vision noire de la femme-chat a d’ailleurs dérouté pas mal de parents attentionnés dont les enfants s’aventuraient à voir le film…

Et au milieu de ça, il y a qui ? Il y a Batman ! Un Batman qu’on ne voit pratiquement plus sous sa forme diurne : Bruce Wayne, l’humain, s’est effacé derrière la Chauve-Souris... ce "monstre qui a besoin d’une cape et d’un masque pour être monstrueux", comme lui braille le Pingouin qui le tient en joue avec un de ses parapluies truqués (les seuls jouets qui furent les siens et rien qu’à lui !)…

Le tout nimbé de pâleur, celle de la neige qui pleure sur toute cette histoire, tristement nocturne… la neige serait noire que ça ne nous étonnerait même plus !


"I'm singing in the Light"...
"I'm laughing in the Night" !

Vous avez dit « ombre » et « neige » ? Vous avez pensé « spectacle » et « enfance » ? Inutile d’en dire plus, voilà Tim Burton qui s’attaque à deux fêtes "opposées" : celle de l’ombre, des morts et de la peur, face à celle de la neige, de la paix et de la naissance !

Halloween et Noël !


Initialement un poème qu’il avait écrit alors qu’il était sous contrat avec les studios Disney, L’Etrange Noël de Monsieur Jack ne pouvait rester à l’état papier, tout comme Le Corbeau d’Edgar Allan Poe (auteur favori de Burton) qui avait été adapté avec Vincent Price (acteur favori de Tim Burton) !


Dans ce monde halloweenesque, on porte sa disgrâce physique avec élégance, comme un trophée, comme sa fierté ! Mais, encore une fois, la monstruosité de ces "phénomènes de foire macabre" n’est que coquille ! Burton préfère nous les montrer dans leur quotidien, préparer le prochain Halloween avec amour et bonne humeur.


Les "repoussantes créatures" sont présentées sous un jour nouveau (ou devrais-je écrire « une nuit nouvelle ») : avec leur propres rêves, leurs propres combats, leurs propres désillusions et leurs propres secrets. Ils nous ressemblent plus encore que les personnages "réels" et "humains" qui n’ont, pour s’incruster, que quelques malheureuses minutes. C’est dire si Tim Burton s’intéresse vraiment aux gens officiellement "normaux" !


Un alinéa dans le contrat de Disney définissait comme "propriété de Disney" tous les travaux artistiques des employés. Après avoir dû demander des droits pour son propre projet, Burton obtint que les studios financent le film mais c’est Henry Selick qui devait en être le réalisateur ! Cela n’a pas empêché notre auteur de surveiller de très près la production. Ce ne fut pas chose aisée, bien que le stop-motion plaise à Burton. Une dispute entre Danny Elfman et lui à propos de la synchronisation image/musique les a même séparés pendant tout son prochain film.



Alors que dans ce précédent long-métrage d’animation, les monstres le sont en grande majorité "en apparence", dans Sleepy Hollow, sorti en 1999, la plupart se retrouvent masqués : le véritable ennemi se fardant des traits d’une "bienveillante" lady bien éduquée derrière laquelle se cache une impitoyable sorcière, tandis que le "monstre du passé", à l'origine du traumatisme du héros, n'est autre que son père, un intraitable révérend trop bien-pensant dont l'abyssale et noire silhouette se débarrassera de la tête lors d’une scène rêvée et révélatrice !

"Max Schreck" est de retour sous les traits, cette fois, du Cavalier sans Tête (y a-t-il un effet d’annonce pour le personnage de la Reine de Cœur qui aime décapiter son prochain ?).


Quant à "Edward", il se fait ici appeler Ichabod Crane, inspecteur très rationnel qui tente de s’imposer dans une époque d’obscurantisme. Une fois encore, le marginal fait face à un monde hostile qui n’est pas forcément "le bon côté".

La neige est toujours là, fidèle à son hiver. Tout comme la figure du père "cruel" dont l’ombre a déteint sur le héros. Le thème du "créateur" devant sa "créature" (souvent incomplète ou "ratée", ce qui l’oblige donc à se cacher dans sa cage) est assez récurrent : nous avons souvent affaire à des orphelins (Bruce Wayne, Edward), à des "mauvais parents" (Cobblepot père) ou à des parents tout bonnement absents (Pee-Wee).


Enfin, un nouveau thème commence à s’affirmer : celui des yeux (thème qui aura son apogée dans Big Eyes) et du regard. Notamment celui de l’enfant qui regarde avec peur le Cavalier sans Tête, à travers le plancher sous lequel il est caché, ou encore le regard de la mère d’Ichabod Crane, "perçant" à travers la fente d’une vierge de fer.



L’écriture des personnages n’est pas le seul témoin de la patte Burtonnienne, ses films se distinguent aussi par une mise-en-scène qui lui est propre. Par exemple, ses pré-génériques en travelling annoncent déjà la personnalité implacable de ses films.

Souvent désertées par âme-qui-vive, ces séquences peuvent très bien nous présenter une bourgade avec son cimetière au moyen d'une fidèle maquette, ou bien nous faire découvrir le manoir d'Edward aux Mains d’Argent, ou encore nous emmener dans les égouts, derrière un berceau que les sombres dédales emportent.


Bien sûr, nous sommes accompagnés par une musique étrange entre fanfare, cirque et mélancolie (toujours signée par Danny Elfman, excepté pour trois films).



Qui dit excentricité, dit marginalité, et le cirque est pour Tim Burton une des meilleures métaphores du "monde à part". C’est une famille à réalité différente, une société plus intime et libre, qui se fond mal dans la grisaille du quotidien.

Les spirales et les rayures sont des formes que l’on reconnaît très souvent dans ce microcosme-là, jusque sur la "robe" des chapiteaux. Eux-mêmes ont une architecture fragile, bancale et nombre de spectacles se déroulent le soir et la nuit.


Burton y a un peu trouvé sa famille : comme ces drôles de gens-là, il joue les funambules, les artistes qui proposent des rêves encore inconnus, ou les virtuoses étranges que l’on n’oublie pas.




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