L'Acting à son Acmé : L'Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford


Lire entre les lignes du scénario revient bien souvent à sonder le jeu du comédien, qui prête ses traits, sa voix, sa gestuelle à un personnage auquel il va donner une seconde vie. Ce sont toutes ces nuances d'interprétation, inhérentes à l'acteur, qui subliment la complexité d'un rôle. Pour autant, même si chaque spectateur est libre et maître de sa propre analyse, le sens originel, celui que l'auteur/réalisateur a voulu transmettre, doit être compréhensible par tous et donc favorisé par le ou les comédiens. Afin d'étayer notre propos, intéressons-nous à une scène du grandiose « L'Assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford », western crépusculaire réalisé par Andrew Dominik, dans lequel Brad Pitt offre l'une des meilleures performances de sa carrière.


(Bien sûr, il est vivement conseillé de regarder l'extrait ci-dessus avant de poursuivre l'article)

Dans cette scène, trois personnages se jaugent, entre faux-semblants et mises à nu involontaires. Jesse James (Brad Pitt), hors-la-loi légendaire, constamment sur ses gardes, met à l'épreuve les frères Ford, Robert (Casey Affleck) et Charley (Sam Rockwell), qu'il héberge sous son toit. Toute la problématique consiste à savoir si Jesse James se comporte en fou ou en sain d'esprit. A-t-il raison de se méfier des frères Ford et de Robert en particulier ? Ou profite-t-il de la situation pour laisser libre cours à ses penchants les plus sombres ? En moins de 3 minutes (durée de l'extrait), les acteurs traversent une multitude d'émotions qui ajoutent à l'ambiguïté de leurs interactions.


C'est d'abord le moment du rapprochement, de l'attendrissement. Jesse infantilise Robert en lui ébourrifant les cheveux, en lui massant la nuque, sous les yeux vigilants de Charley, qui alimente le feu de cheminée. Brad Pitt joue la bienveillance du mentor avec un ton trop lénifiant pour être honnête tandis que Casey Affleck, tête baissée, regard fuyant, accentue sciemment l'embarras de son personnage, quand bien même il affiche par instants un sourire amusé qui le rend lui aussi vaguement inquiétant. À ce stade, impossible de déterminer qui joue à quoi, ou qui a l'ascendant sur l'autre.


C'est ensuite le moment de l'offensive, de la provocation. Jesse tire la tête de Robert en arrière et lui met un couteau sous la gorge. Les masques tombent ou presque. Brad Pitt, comme en transe, paraît déclamer devant une assemblée un monologue appris par coeur. Sous son emprise, Casey Affleck s'affole légèrement au début avant d'abdiquer un peu prématurément, signe possible de sa prétendue lâcheté, comme l'énonce le titre du film. Quelle loyauté peut-on espérer d'un lâche ? serait-on tenté de se demander, à l'instar de Jesse James. Toujours à distance, Charley se refuse d'intervenir, Sam Rockwell se contentant d'un visage policé pour ne pas envenimer la situation.


Vient enfin le moment du relâchement, de l'appréciation. Après avoir libéré Robert de son étreinte, Jesse rit aux éclats et commente la réaction des frères Ford. Brad Pitt surjoue allègrement, contrebalançant la mine défaite et le silence contrit des deux autres acteurs. Le malaise cède néanmoins rapidement la place à l'euphorie générale. Sam Rockwell se prend au jeu, cherche le rire complice avec Brad Pitt et y arrive spontanément, alors que Casey Affleck force le trait et sonne faux, réinvitant de plus belle le malaise suspendu brièvement. Un retour au calme particulièrement sinistre qui se solde par le regard glaçant de Jesse, sorte de sentence irrévocable à l'encontre de Robert.


Voilà la réussite d'une scène, formidablement écrite certes, mais véritablement transcendée par son casting. Les acteurs deviennent leurs personnages, en épousent les moindres turbulences et aspérités, créant des dissonances qui creusent leurs rapports de force. Le jeu de dupes fascine par ses multiples niveaux de lecture, se déploie au rythme de précieux décalages qui donnent l'avantage à l'un ou l'autre des personnages/acteurs, sans sacrifier aux enjeux dramatiques parfaitement intelligibles. Une leçon d'acting absolue pour ainsi dire, qui échappe à toute analyse définitive, tant elle révèle à chaque vision de nouvelles subtilités.

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