Au Fil de Synema 8 ~ Des Marionnettes, des Ficelles et la dextérité d'Henry Selick ! (2/4)




(Synema est une variété d'araignée qui n'a en commun avec notre sujet que le nom... et aussi le fait que le Septième Art est une immense toile, peuplée de nœuds dramatiques et d'émotions qui révèlent parfois les larmes... ces étranges rosées du matin. Ce n'est pas le Web qui contredira tout cela !)



Chapitre Troisième ~ Le Dieu du Sommeil se cache dans un miroir déformant...

« …Et ainsi, la jeune création, à peine née, fut saisie d’une jalousie assoiffée envers son créateur. Cette marionnette fraîchement achevée, entreprit de prendre la place du marionnettiste, en l’achevant à son tour… »


C’est par cette phrase qu’aurait pu commencer le troisième film d’Henry Selick, Monkeybone, sorti en 2001 !

Les séquences en prise de vues réelles abondant de plus en plus au fil de son cinéma, ce nouveau métrage ne contient plus que très peu de stop-motion – même si la configuration peut rappeler Qui a tué Roger Rabbit ? (Robert Zemeckis, 1988), ou surtout, le très oublié Cool World (Ralph Bakshi, 1992), à la différence près que l’intervention du "Monde-Bis" ne se fait pas par incrustations animées.



Ce dernier exemple se rapproche davantage du scénario de Monkeybone, où un dessinateur se retrouve plongé dans un monde où vivent ses propres personnages et, en particulier, son alter-ego, son "alter-héros", l’autre côté de son reflet, l’autre côté de son auto-portrait, bref, sa némésis-crayonnée


Chacune des deux histoires voit la créature désirer prendre la place de son porte-pinceau dans le monde hors-papier et présenter des traits exagérément sexualisés. Ce qui ne va pas servir la réputation de leur auteur respectif !

D’autres films traitent aussi de ces mêmes thèmes, tel Elle s’appelle Ruby (Jonathan Dayton et Valerie Faris, 2012) où l’auteur d’un livre va vivre une histoire d’amour "littérale" avec son héroïne.

Mais on s’éloigne… Revenons plutôt à notre "Cool a tué Roger Ruby" Selickien !

« Rattrapez ce cadavre ! Ses organes nous appartiennent ! » Comment une armada de médecins légistes s’est-elle retrouvée à courser un corps putréfié et ambulant à travers la ville ? Pourquoi un gymnaste en morceaux, traîne-t-il son cou pendant en arrière et sème-t-il derrière lui quelques organes devenus inutiles, en macabre Petit Poucet ? Et pourquoi se précipite-t-il vers un musée où Stu Miley (Brendan Fraser), un célèbre dessinateur de bandes dessinées, participe à un vernissage ?


Comment en est-on arrivé à ce que ce Stu Miley sautille de table en table et de cris en cris, et se déshabille langoureusement devant une assemblée amusée, tout en déshabillant du regard les membres féminins de ladite assemblée ? Qui est donc ce docteur Julie McElroy (Bridget Fonda), qui observe son fiancé se comporter ainsi bizarrement ? Et pourquoi se sent-elle responsable de ce qui arrive ? Est-ce parce que, pour le sortir d’un profond coma, elle lui a injecté une dose trop massive de "gaz de cauchemars", censé le réveiller en sursaut ? Et quel est ce fameux gaz sur lequel lorgne Hypnos, au travers des yeux de Monkeybone, lui même à travers les yeux de Stu ?



Evidemment, pour amener le plus logiquement possible une telle scène, il en faut beaucoup d’autres qui la précèdent ! Notamment pour expliquer que Stu Miley n’est pas Stu Miley, mais un de ses propres personnages : Monkeybone, un singe anthropomorphe qui a pris son corps, profitant que ce dernier soit dans le coma.


C’est ainsi que les créatures remercient leurs inventeurs : le véritable Stu Miley fera même la connaissance d’autres créateurs détrônés par leur propre "postérité", dont Stephen King (joué par Jon Bruno), chassé par son Chien, ou Edgar Allan Poe (interprété par Edgar Allan Poe IV), dans l’ombre de son Corbeau… Le temps de ce caméo, il rencontre aussi Jack l’Eventreur, Attila et autres "célébrités des horreurs" exilées dans la Cité des Cauchemars ("Downtown").




Sur le bord d’une voie ferrée flottant dans le néant, ce drôle de Purgatoire est une immense fête foraine qui abrite, sous son architecture épineuse et bancale, toute une faune de lampions et de monstres, dirigée par le fourbe Hypnos (Giancarlo Esposito), un satyre aussi écarlate que divin.


Hypnos est un esthète d’un nouveau genre : c’est le mécène des mauvais rêves, qui abreuve de visions tourmentées la population des pré-morts qui passent par son royaume… et surtout par son "Cinéma des Horreurs".



Un de ses "fournisseurs préférés" est Stu Miley, le vrai. Son art dérangé, son monde bouleversé, ses idées déboussolées, c’est ce qui plaît à ce Dieu du Sommeil cauchemardomane. Quand il apprend que la fiancée de ce dernier a su fabriquer un composant chimique capable "d’exciter les cauchemars", il met en place toute une stratégie pour que Monkeybone prenne la place de Stu dans le "monde d’En Haut", et possession de ce gaz miraculeux.


Il ne reste qu’à convaincre le dessinateur de voler un Bon de Sortie à la Mort (jouée par Whoopi Goldberg, également connue pour avoir incarné le Chat de Cheshire dans une adaptation du Pays des Merveilles en 1999), lui donnant accès à l’attraction de la mailloche qui l’enverra tout droit dans la bouche céleste et lointaine d’un immense buste d’Abraham Lincoln, "le Libérateur", d’où sort l’aveuglante lumière du Monde des Vivants.


Henry Selick le confirme : le visuel de son film est empli de références à l’artiste surréaliste Mark Ryden. Cependant, "The Church of the SubGenius" ("L’Eglise du Sous-Génie"), une religion-parodique de fin du XXème siècle, a aussi droit à son lot d’allusions :

que ce soit la présence de nombreux yetis (figure récurrente de cette secte) ou celle du fast-food fictionnel "Burger God", initialement une de leurs trouvailles, ou encore la séquence de rêve où Hypnos joue au golf avec la tête de Stu, enfoncé dans le sable, également un des thèmes préférés de cette religion... !


Ici, l’Art est ouvertement le grenier aux traumatismes, la cave refoulée, le débarras où l’on range ses démons intérieurs. Monkeybone a tous les défauts qui irritent Stu : il est bruyant, provocateur, irrespectueux, égoïste, vaniteux, mal élevé… et j’en passe… Alors que Stu est un discret poète, un humble romantique aux douces manières et dont la générosité et la bonté d’âme ne peuvent que séduire « Doc », sa charmante fiancée.


Néanmoins, comme le montre la Mort, vers la fin, le singe fait partie de l’homme : l’hôte et l’auteur ne font qu’un ! Voilà de quoi plaire à Selick ! Il y a un dédoublement : deux Stu Miley en un qui se disputent ! D’ailleurs, bien que le dessinateur soit droitier, Monkeybone a été créé de la main gauche !

Si l’œuvre doit se contenter de pages, de dessins, animés ou non, elle a pour elle de quoi prendre sa revanche : l’immortalité ! Une immortalité figée dans son écran, son "ultime écrin", mais qui enterrera son auteur.


L’unique moyen pour elle d’être définitivement achevée, n’est-ce pas de tuer son créateur, dans la lignée d’un Complexe d’Œdipe déformé ? Comme si son créateur était le seul geôlier encore capable de la tenir prisonnière ? Quand le maître meurt, l’esclave cesse d’en être un… Peut-être le film Monkeybone ne va-t-il pas jusque là, mais il en prend le chemin : c’est littéralement le singe qui assassine Stu au début du film, et le tourmente tout au long !

Cette œuvre reste la moins connue de Selick (comme quoi, elles ne survivent pas toutes autant à leur auteur). Son accueil critique comme commercial a imité le protagoniste : il est resté dans le coma. On peut croire que c’est à cause de l’apparent changement radical dans le style d’Henry Selick : très peu de stop-motion, comédie complètement déjantée et pas forcément adaptée à un public trop jeune, au vu des nombreuses allusions peu catholiques ! Pourtant, son univers est bel et bien toujours là : des monstres (dont certains semblent flotter sur une vague cubiste), un mal-être, un combat entremêlé à une fuite, beaucoup de nuits et, surtout, une multitude d’insectes, d’araignées et autres invertébrés, fourmillant au pays des cauchemars expérimentaux…




Chapitre Quatrième ~ « L’Enfer, c’est l’Autre… »


En parlant de pays des cauchemars, d’araignées et de miroirs, voici que se dégage, à travers la buée givrée sur la glace, un reflet bien atypique de l’illustre conte Les Aventures d’Alice au Pays des Merveilles, spécialement renommé pour l’occasion : Coraline.



Lorsque sa fille Holly avait quatre ou cinq ans, Neil Gaiman avait l’habitude de lui lire de belles histoires avant d’aller dormir. Régulièrement, celle-ci lui en demandait une avec des critères bien particuliers : l’héroïne devait être une fillette, également prénommée Holly, dont la mère était enlevée par de méchantes sorcières qui lui ressemblaient comme deux gouttes d'eau. Ne trouvant pas de récits idéalement adaptés aux souhaits de sa fille, le célèbre auteur fantastique décida d’inventer lui-même ce roman absent des bibliothèques !


Il en rédigea quelques chapitres avant de devoir s’interrompre afin de se consacrer entièrement à son sacerdoce d’écrivain.

Ce n’est que plus tard qu’il se replongea dans ce curieux voyage après la signature d’un contrat. Cinq ou six lignes par jour plus tard, et nous revoilà en 2000 où l’œuvre est achevée. Elle sortira en 2002.


Une fois son manuscrit terminé, et avant sa parution, il décida de le montrer à Henry Selick dont il admire le travail ! Tel Burton lisant en avant-première le scénario de Big Fish, Selick découvrit avant tout le monde (excepté la fille de Gaiman) l’extraordinaire périple de Coraline franchissant une porte habituellement condamnée par un mur de brique, qui lui a, un soir, dévoilé un étrange chemin vers un monde aussi identique au sien que différent. Le tout bercé par les symphoniques incantations de Bruno Coulais !



Gaiman s’est inspiré de sa propre enfance passée dans un manoir qui avait justement une telle "architecture". Bien que, dans le livre, la porte soit aussi grande que n’importe quelle autre, Selick a choisi de la rétrécir, rendant plus évidente encore la source d’inspiration : Alice et son Pays des Merveilles.


Et ce n’est pas le seul changement par rapport à l’œuvre de Gaiman. Notre réalisateur confiera lui-même que l’écrivain lui avait laissé une totale main-mise sur l’adaptation : il n’avait jamais autant eu les coudées franches ! Heureusement, car le roman de base, comme sa "muse Wonderlandienne", est difficilement adaptable tel quel à l’écran, en raison des nombreuses pensées de la jeune héroïne.


Afin de pallier ce "handicap cinématographique", Selick décida de créer un nouveau personnage, un garçon du même âge que Coraline, qui lui donnerait la réplique, comme un ami à qui elle pourrait se confier (Wyborne « Wybie » Lovat de son nom anglophone, ou Padbol « Padbie » Lovat de son nom francophone).

Cela permettait également d’apporter plus facilement et plus "rapidement" certaines informations… En effet, résumer un long roman en une heure quarante n’est pas des plus "naturels". Ce personnage était donc un excellent allié pour faire avancer l’intrigue, en l’accélérant parfois, tout en conservant une fluidité dans l’évolution.


Ce seront aux studios Laika de soutenir le projet, autant financièrement que matériellement ou humainement. Une équipe de soixante-dix collaborateurs a été nécessaire pour la fabrication et la conception des personnages. Une seule figurine de Coraline mobilisait déjà dix personnes durant trois à quatre mois. Vingt-huit figurines d'une vingtaine de centimètres ont été créées pour elle seule, avec neuf costumes différents reproduits à une demi-douzaine d'exemplaires.

Mais ces créatures, il faut aussi leur donner une voix : Teri Hatcher en sait quelque chose ! D'abord doubleuse de Mel Jones, la mère de Coraline, elle est devenue celle de l'Autre Mère, qui elle-même doit avoir deux timbres de voix (quand elle est attentionnée et quand elle révèle ses ténèbres). Ce qui fait trois voix différentes à jouer !

Mais tous ces efforts connaîtront une belle récompense ! Lorsque le film sortira en 2009, le succès l'accueillera pour le mener au Festival du Film d'Animation d'Annecy où il recevra le Cristal du Long-Métrage. De plus, pour fêter cette naissance, les Annie Awards 2010 lui offriront le statut d'oeuvre aux meilleurs décors, à la meilleure conception des personnages et à la meilleure musique, en cadeau de bienvenue dans la Vie !


On peut, bien sûr, s’amuser à trouver des parallélismes avec le Pays des Merveilles, même si on risque assez vite d’extrapoler. Par exemple, les scènes des deux divas que Coraline rencontre, pourraient être une lointaine version du fameux chapitre d’Alice Un Thé chez les Fous. Elles prétendent lire l’avenir dans les tasses de thé et leur conversation a une logique bien singulière. Celle prénommée Avril ne ferait-elle pas un bel hommage au Lièvre de Mars ? Et les chiens que l’on retrouve partout chez elles, jusque dans la vaisselle, peut-être sont-ils des "reflets" du Loir dormant dans les théières...


Quelques-unes des références les plus évidentes restent les souris-acrobates blanches qui mènent CorAlice vers la porte du terrier, ainsi que le fameux chat qui parle, jouant les anges gardiens.

On ne pouvait y couper (et notre tête non plus) : il y a aussi un personnage qui se « la joue » Reine de Cœur, animé d’un amour un peu trop affamé. Ici, nous l’appelleront « l’Autre Mère » !


Ce monde-reflet a tout pour séduire Coraline : il est coloré quand le sien est gris, et les "autres-parents" qu’elle y trouve semblent l’aimer plus que les siens véritables.



Henry Selick s’amuse encore à ficeler son personnage entre deux toiles, deux mondes si proches et pourtant bien différents ! Ce n’est pas Halloween qui s’égare dans Noël, ni les vivants qui se prennent les pieds dans leurs cauchemars, mais c’est carrément la Vérité qui fusionne avec le Mensonge.

A tel point qu’on ne peut presque plus les différencier, telle Coraline qui mélange ses vies, la réelle pendant le jour et la "rêvée" pour la nuit.


Seuls deux juges, ou plutôt deux témoins, permettent encore de distinguer l’hallucination de la lumière : les yeux ! Dans le Monde-Bis, tous les personnages ont des boutons de poupée à la place des yeux. Ces personnages se rendent-ils eux-mêmes compte qu’ils ne sont que figurines, contrôlés par des mains venues d'un autre monde parallèle, encore plus vaste, encore "supérieur" ?

La notion de dédoublement ne s’arrête pas là : eux qui sont des poupées pour nous, ont eux-mêmes leurs poupées à eux, notamment celle dont se sert l’Autre Mère pour attirer Coraline : un spécimen qu’elle a confectionné à l’effigie de sa jeune proie.


Et l’araignée ? Où sont-ils, ici, les invertébrés des cauchemars ? Partout ! Le Monde-Bis, spécialement créé pour y piéger Coraline, est comme un coin de grenier hanté par la poussière suffocante, et habité par toute une faune de fantômes rampants, accrochés aux mains d’aiguilles de l’Autre Mère, parmi quelques cadavres de boutons cassés.



Deux toiles, deux prisons : celle de Stu Miley et celle de Coraline… et deux prisons bien spéciales : elles se servent des rêves comme chaînes et toutes deux ont été "imaginées" par leur prisonnier respectif

Stu a modelé ses démons, comme pour en débarrasser ses mains. Coraline, elle, a espéré et attendu sa propre geôle, sans en avoir conscience.



Ces deux film parlent donc, chacun à leur manière, de création et de créatures qui restent enfermées dans une prison plus vaste que celles qu’elles fuient : l’écran du Cinéma.


Mais un jour, sans doute, s’en rendront-elles compte et chercheront-elles leur liberté chez nous. Ce sera à Henry Selick de veiller à ne pas se faire enlever et remplacer par l’une d’entre elles… Si ce n’est pas déjà le cas : est-ce Selick qui a fait ses personnages ou bien ces personnages qui ont fait Selick ?



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