Le Cinéma Philosophal, celui qui change le plomb en or : Une Belle Fin, de Uberto Pasolini (2013)


Il existe des films-joyaux, merveilles d'orfèvrerie, qui vous vrillent le cœur, vous saisissent et vous emportent dans leurs profondeurs, des films où chaque plan est une œuvre d'art, où rien n'est de trop et rien ne manque pour raconter l'histoire de personnages perdus dans un environnement hostile, prisonniers du gris, du froid, de la solitude, victimes de l'injustice, de la violence, du dénuement, qui se débattent, trouvent des ressources insoupçonnées, luttent pour ne pas être submergés, cherchent l'issue. Des films qui exaltent l'obstination d'exister envers et contre tout.


Ces films magnifiques, intenses, originaux, sont ancrés dans la confiance en l'humain, en sa capacité à défier le désespoir. La forme qu'ils adoptent est en parfaite osmose avec le fond, ce qui est la marque des grands. Ils ouvrent le regard, donnent à voir briller l'étoile... En voici quelques-uns.


C’est un petit bonhomme, qu’on dirait dessiné par Sempé. Physique anodin, âge incertain, allure modeste, comportement discret. On ne sait rien de son histoire. Il est seul. On ne lui voit ni famille, ni amis. Il parle peu. Il partage sa terne existence entre deux décors qui se (et lui) ressemblent : son bureau sobre, géométrique, en dégradés de gris, et son petit logement, austère, carré, atone. Entre les deux : un quadrillage de murs indifférents et de rues immuables, une fenêtre où un inconnu s’accoude pour regarder sans voir.


La composition de chaque plan est aussi superbe dans son épure que celle de Kaurismäki.


Le petit bonhomme est méticuleux : son bureau est rangé, son logis est en ordre, ses dossiers sont classés, ses repas sont un rituel frugal qui confine à l’ascèse.


Le sens – l’essence – de sa vie ? Son métier ! Qui ne semble pourtant guère palpitant : retrouver l’identité, puis la famille, de défunts oubliés, abandonnés à leur absolue solitude (au point qu’on ne découvre parfois leur cadavre que plusieurs jours après leur mort). Rien que de fonctionnel et de déprimant, en somme.


Sauf que le petit bonhomme incolore n’est pas ce qu’il paraît. Et son métier non plus, qui pour lui n’est pas un métier, mais un sacerdoce.


Ces morts délaissés, il s’approche respectueusement d’eux, pénètre leur pauvre décor et leur passé, s’imprègne de leurs espoirs et de leurs douleurs, avec douceur et empathie. Il les accompagne jusqu’à leur dernière demeure, et souvent il est seul à leur rendre cet hommage, car les autres – fils, filles, frères, amis -, qu’il a contactés et tenté de fléchir, n’ont pas voulu se déplacer. Alors, il les remplace, assiste aux offices (de toutes obédiences religieuses !), fait l’éloge du défunt à l’aide d’indices minuscules collectés par-ci, par-là : une lettre, une image, une poupée espagnole…


Depuis tant et tant d’années qu’il se voue à cette mission, cela fait beaucoup de disparus, il est donc énorme, l’album dans lequel il assemble avec soin leurs photos et qu’il ouvre régulièrement pour les saluer, leur redonner vie et dignité à travers la bienveillance de son regard.


Ce petit bonhomme solitaire a des centaines d’amis, tous morts.


Il porte sur chacun une attention particulière, chacun reçoit l’estime à laquelle il a droit en tant qu’être humain unique. Chacun existe encore grâce à lui - Still Life est le titre initial de ce film étonnant, saupoudré d’une pincée d’humour, qui avance avec fluidité, accompagné d’une délicieuse musique, réservée, mélancolique et secrète comme monsieur John May.


Peu à peu on s’attache à ce drôle de personnage dont on devine que, sous ses aspects d’employé modeste, se cache un arc-en-ciel.



Il est brutalement licencié car « trop lent » - l’aspect humain est une perte de temps, tous ces gens sont décédés, après tout ! Il lui reste alors un dernier mort à connaître, à réhabiliter, à aimer jusqu’à même s’identifier à lui : partant sur les traces de cet alcoolique de Billy Stoke, il reconstitue son parcours chaotique, décèle ses zones de lumière intense et d’ombre violente, bat le rappel de ses amis, seraient-ils sans domicile fixe, de son ex-femme, de sa fille qui l’a à peine connu...


A mesure que le petit bonhomme explore le mystère, son visage s’éclaire, comme si sa propre vie se nourrissait de cette autre si différente : celle d’un aventurier épris de liberté, autant capable de gloriole et de lâcheté que d’exploits et de rébellion.


Voilà que le petit bonhomme sort peu à peu, imperceptiblement, de son carcan routinier, qu’il s’émancipe, et l’on découvre qu’il peut sourire… Quel sourire !


Voilà que ses yeux, contemplant une promesse, sont soudain d’un bleu si lumineux qu’il irradie tout son visage, et tout l’écran !


Voilà que sur le quai d’une gare, le petit bonhomme est beau !

Que dire de la fin – la belle fin ! – annoncée par le titre ?


Qu’elle est une des plus belles fins du cinéma !!


Inattendue et magnifique, sublime, elle transcende tout le film, offrant à cette histoire de solitude et de mort son infinie valeur.


Avec une admirable habileté, le réalisateur nous a menés jusqu’à l’ineffable.


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