Le Cinéma Philosophal, celui qui change le plomb en or [2] : Quatre Minutes, de Chris Kraus (200



C’est d’abord un ciel clair, un Vol d’oiseaux migrateurs qui s’éloignent avec des sifflements légers…


Plus bas, des barbelés s’enroulent, s’emmêlent, s’enchevêtrent, égratignent l’image ; des bâtiments noirâtres surgissent.


L’aube se lève sur une prison. On entend un son de cloche.


A l’intérieur d’une cellule, dans une demi-obscurité, un lit à barreaux, inoccupé. En arrière-plan, incongrus et terribles, deux pieds nus inertes issus d’un pantalon pendent dans le vide.


Au niveau de la couche supérieure, une fille étendue ouvre les yeux. Derrière sa tête, le haut des jambes, la taille et les mains du corps suspendu. La fille qui dormait reste un instant immobile, s’assoit brusquement, se retourne, ne paraît pas vraiment surprise, ni émue. Elle s’approche, fouille les poches de la codétenue, en tire une cigarette qu’elle porte à sa bouche.


Le ton est donné : ce sera une histoire violente. Une symphonie en violence majeure. Décor, mots, gestes, situations, émotions, sentiments, douleurs, tout sera sous le signe de l’agression. C’est un film exacerbé.


Le cadre : des murs de brique, des portails gigantesques, des grillages, des fils de fer, tout ce qu’il faut pour étouffer. A l’intérieur comme à l’extérieur, une architecture d’où le moindre charme est banni, faite pour réprimer ; des couleurs ternes - ocre, gris, roussâtre - ou sombres. La neige même a une teinte douteuse.

( Quant au passé, apparaissant sous forme de flash-back dont l’auteur émaille le récit, son environnement est pire encore : ce sont des visions de cauchemar, dans le dédale saccagé d’un souterrain aménagé en hôpital de guerre).


Les habitants de ces lieux sinistres ne le sont pas moins : administration pénitentiaire obtuse, gardiens brutaux, détenues haineuses dont la cruauté ne connaît pas le répit. « Vous qui entrez ici, perdez toute espérance »…


C’est pourtant dans ce milieu sans rêve ni compassion que va naître une rencontre improbable, d’où va surgir une vive lueur. Deux êtres en apparence totalement dissemblables et parfaitement incompatibles vont se faire face, et de leur contact, de leur confrontation constellée d’incompréhensions, de heurts et de révoltes, va éclore la plus féconde des alliances.


Elle s’appelle Traude Krüger. On ne s’attend guère à voir apparaître, derrière la vitre d’un camion déglingué, coincée contre deux robustes personnages aux airs de repris de justice qui écoutent à la radio des sons rythmés tonitruants, une vieille dame au chignon sévère, visage parcheminé, mâchoire serrée, lunettes strictes, grêle silhouette... - Tout au long du film, le réalisateur jouera avec les contrastes.


Elle est professeure de piano. D’ailleurs, justement, le camion déglingué transporte un piano.


L’autre s’appelle Jenny. On ne saura que plus tard pourquoi elle est incarcérée. Sa figure garde les rondeurs de l’enfance – elle n’a que vingt ans -, mais son regard est acéré, son air buté, ses bras et ses mains écorchés. Cheveux en bataille, elle est vêtue n’importe comment. Elle fume avec fièvre, ne parle pas, ou seulement, quand on la cherche, pour cracher sa hargne. Elle ne supporte pas qu’on la touche.

Le piano, attaché sur le plateau du camion, a des lignes pures et nobles - bel ouvrage d'ébénisterie lustré, lisse. Il ne se rend pas dans une salle de concert.


Il se dirige vers la prison.


C’est lui le troisième personnage, sur lequel les murs se referment, qui avance entre les bâtiments austères sous les huées des prisonnières invisibles derrière leurs fenêtres à barreaux. Il est aussi insolite dans cet endroit que celui de Jane Campion sur une plage de Nouvelle-Zélande.


Escorté d’une douce musique de Bach, comme un intrus magnifique, il investit cette aigre place-forte de sa luisante splendeur.


La vieille femme revêche aurait-elle l’intention de donner aux recluses des leçons de piano ?… Par-delà cette face rugueuse, se cacherait-il des ferments de mysticisme ? Que vient-elle chercher dans ce lieu sans illusion ?


Il y a quatre volontaires, pour les cours, pas une de plus. La première n’a même pas attendu, c’est la suicidée. Les deux suivantes sont venues passer le temps. La quatrième est la fille au regard sauvage, à la bouche amère, aux mains blessées.


La rencontre initiale est un échec. « C’est avec ces mains-là que vous comptez jouer ?Je n’en ai pas d’autres ». La fille est insolente, la vieille Krüger ne veut pas d’elle.


Ce rejet est insupportable : « J’ai pas le droit de jouer parce que j’ai pas d’autres mains ? », hurle Jenny qui, cédant à une rage incoercible, se transforme en furie. Le surveillant l’empoigne – « Ne me touche pas ! », il lui cogne la tête contre le piano, elle se rue sur lui et l’agresse au point qu’il devra être hospitalisé.


Traude Krüger s’en va : on suit son dos courbé, son maigre chignon, sa démarche morne, quand peu à peu s’élève et s’amplifie une cascade de notes véhémentes, exaltées, un déferlement éperdu, inventif et brillant qui va la faire revenir sur ses pas… Et tandis que résonne la course effrénée des gardiens pour mettre un terme à la logorrhée musicale de Jenny, la vieille femme décèle le talent indéniable de cette révoltée frénétique, ex-enfant prodige : un don « évident », extraordinaire, qu'elle se sent le devoir de faire resplendir, même dans la douleur.


Traude Krüger a décidé de mener son élue au concours du Conservatoire. C’est une urgence, car la jeune fille va bientôt dépasser l’âge. Commence alors, en dépit de l’environnement rétif et hostile, un long processus d’apprivoisement entre les trois protagonistes : la professeure, l’élève, le piano.


La première se bat contre le « comportement odieux, irrespectueux et colérique » de la seconde. Celle-ci tantôt se soumet, tantôt se rebiffe. Le troisième offre ses ruissellements de notes éblouies, ses méditations harmonieuses, ses envolées lyriques en récompense au labeur acharné : les doigts déliés de Jenny réinventent les flammes des grands maîtres - Beethoven, Mozart, Schubert, Schumann...


Jenny se révèle une interprète surdouée, mais elle voudrait plus encore : dépasser ce cadre balisé, se servir de sa virtuosité pour composer son œuvre propre, ce que lui refuse absolument son enseignante, qui coupe court à cette « musique de nègre » ( !)


Le film monte en puissance. De même qu’une naissance, le cheminement de la création est jalonné de bouleversements, soubresauts et convulsions. Il y a des objets qui se fracassent, des voix qui rugissent et invectivent, des miroirs qui explosent d’un coup de poing, des taches de sang sur les touches d’ivoire.



Mais il y a aussi de radieuses éclaircies… La jeunesse de l’une vient taquiner la gravité de l’autre et lui arrache un sourire, puis un éclat de rire… La connivence affleure. Celle qui ne voulait pas être touchée prend l’autre dans ses bras pour quelques pas de danse !


Enfin, émergent deux confessions. La jeune fille, qui avait déjà dévoilé son enfance brisée, confie un autre abîme d’horreur et de souffrance. Plus tard, vers la fin, c’est la femme qui avoue elle aussi son secret, cette plaie jamais guérie qu’elle porte en elle depuis soixante ans, et que le réalisateur nous amenait à discerner par de régulières incursions dans un passé ravagé par la guerre.


Ainsi ces deux êtres se révèlent-ils ressemblants : même solitude, même déchirure, même incandescence intérieure.


« Quel est le sens de notre vie ? », tempête madame Krüger. « A quoi ça rime de brûler la cervelle de quelqu’un ? Ou de moisir dix ans dans une cellule ? A quoi ça rime de réduire le monde en cendres ? Nous avons une tâche exemplaire à accomplir. Je ne sais pas quelle tâche j’avais à accomplir : peut-être simplement de tenir le coup ? Mais ta tâche à toi est aussi lumineuse que la clarté du jour. L’exécution de cette tâche commence dans deux heures dans la salle de l’Opéra. Tiens, Jenny (elle lui lance la partition), voilà ce que tu as à accomplir ».


L’Opéra est l’exact contraire du centre de détention : majestueux édifice solennel, altier, tout en colonnes, marbres et lustres, calme et serein comme un temple. C’est là que vont se jouer les quatre fameuses minutes, sur cette scène lumineuse, où l’on attend et espère un accomplissement, malgré la menace qui approche. Jenny s’avance, seule, dans le silence, vers le Piano qui attend. Ce qui va se passer, alors, c’est la caméra en transes de Chris Kraus qui nous l’offre, emportée par un intense mouvement jubilatoire, galvanisée par la musique, complice d’une cérémonie hallucinée. On est subjugué, plongé dans une autre dimension, saisi devant cette transfiguration de la douleur de vivre.


La dernière image peut alors livrer sa conclusion inattendue et fulgurante : visuellement superbe, émotionnellement bouleversante, symboliquement admirable !



Tout le film, avec ses dialogues percutants et denses – « Tu as de jolies mains », seront les dernières paroles de Traude Krüger à celle qui va entrer en scène, et dont les mains étaient au début si meurtries ! - ses contrastes forts, sa bande-son expressive – cloches, alarmes, sirènes stridentes des voitures de police en chasse, pas précipités des surveillants, musiques mélodieuses ou retentissantes, harmonieuses ou cassées - , ses gros-plans signifiants, comme celui d’un vilain papillon gris, sur le vernis d’un piano, qui se débat sans parvenir à s’envoler, concourt à forger une œuvre de rédemption, autour de ce creuset d’alchimie : un instrument de musique qui a ses entrées partout, sous les dorures des somptueux théâtres comme dans les poussiéreuses salles de sport des prisons… Chris Kraus se sert de son œuvre pour nous dire le miracle d'une Rencontre et la magie de l’Art.


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