Le Cinéma Philosophal, celui qui change le plomb en or [3] : Au Loin S'en Vont les Nuages, de Ak


C’est une histoire simple, avec des gens simples, des images épurées, des couleurs primaires. On dirait un conte. Un conte funambule entre le drame et la cocasserie, le gris et le rouge, la dureté et la tendresse.


Soit un couple : elle, Ilona, blonde, silhouette effilée ; lui, Lauri, brun, carrure robuste. Elle est maître d’hôtel dans un restaurant de bon aloi, bizarrement nommé Dubrovnik, à Helsinki. Il est conducteur de tram.


Les deux premières scènes du film nous présentent les deux aspects de la vie d’Ilona : consciencieuse et déterminée dans son métier, elle gère avec autorité son personnel, qui la respecte et l’appelle « chef » ; mais quand elle quitte le soir son lieu de travail, plus question de chignon, de tailleur strict et de visage rigoureux : ses cheveux sont dénoués, elle porte un manteau rouge et sourit lorsqu’elle monte dans le tram et dépose un baiser sur la tempe de son mari.


Le véhicule glisse dans la nuit, symbole de leur existence sans heurt.


Soit donc un couple aimant, uni, attentionné, vivant au sein d’un appartement modeste et sage qui ressemble à un décor de théâtre, dépouillé, réduit à l’essentiel : mobilier sommaire, accessoires ordinaires, formant un ensemble naïf à la composition équilibrée, aux lignes nettes, aux couleurs crues, bleu, vert, avec des touches d’orange. Etrangement, le décor candide de chaque pièce du logis semble se refléter dans un tableau accroché au mur, seule touche de « superflu », peinture impressionniste qui reprend en le sublimant ce cadre de vie succinct, ces objets de première utilité devenus thèmes artistiques…



Ilona et Lauri sont heureux. Un autre luxe rehausse leur quotidien : une belle voiture américaine de collection – une Buick verte.


Ils ont confiance en l’avenir. Le mari – sa femme est plus réticente – a acheté à crédit une bibliothèque, un canapé, et maintenant un poste de télévision, qu’il est sûr de rembourser au printemps.



Hélas, un coup imprévu va faire vaciller ce bel équilibre.



Un matin, Lauri perd son emploi : la société est restructurée, le nombre de trams réduit, quatre chauffeurs en feront les frais. Le directeur, un Ponce Pilate, a décidé de ne pas désigner lui-même les malheureux élus, mais de les tirer au sort ! Lauri contemple donc avec stupeur dans sa main le trois de trèfle qui décide de son malheur.


Néanmoins, comme il est fier, il n’envisage pas de vivre d’indemnités, non, il va retrouver du travail, et « les lilas refleuriront ».



Sauf que ce n’est pas si facile. De surcroît, la situation s’aggrave : voilà que la directrice du Dubrovnik ne peut plus rembourser ses emprunts, soupçonnant sa banque de lui avoir tendu un traquenard pour racheter le restaurant à bas prix. Celui-ci va être vendu, le personnel (ils sont huit) remplacé.


Une longue séquence s’attarde sur la dernière soirée avant la fermeture : fête chaleureuse où les habitués sont tous venus pour les adieux. Un orchestre joue une mélodie slave nostalgique et le soliste chante : « Le vent chaud s’enfuit, mais l’été le ramènera peut-être…» En cuisine, les huit condamnés trinquent en silence, debout, figés. « Les vents du destin ont tout emporté », poursuit la chanson.


Il fait nuit, l’enseigne Dubrovnik s’éteint, Ilona, devant la porte, immobile, semble perdue ; un tram passe, mais elle ne monte pas dedans.



Ainsi s'amorce le long parcours escarpé qu’ils vont devoir affronter tous les deux, jalonné d’humbles recherches, de refus, d’espoirs déçus, d’humiliations – on dit à Ilona, qui a trente-huit ans, « qu’elle commence à devenir vieille ». A l’ANPE, on la reçoit froidement : « Prenez un numéro, remplissez le formulaire et attendez. »


Le désespoir guette : Lauri un soir en rentrant s’écroule par terre dans le hall. Cela lui était déjà arrivé : il avait bu pour se consoler, et Ilona lui avait tendu la main. Cette fois, elle s’allonge au sol près de lui…


Ils ne sont pas les seuls à être atteints par la disgrâce. L’ancien portier du Dubrovnik ne trouve pas d’emploi : « On n’a plus besoin de portiers. C’est le déclin des coutumes. » Il traîne dans les bars parce que, chez lui : « Seul l’huissier m'attend ». L’ex-cuisinier Lajumen est « en voyage au bout de la vodka », puis deviendra SDF.


Pourtant Ilona et Lauri ne se découragent pas. « Ca ne fait rien », dit-il. « J’ai des idées », reprend-elle.


Ces courtes phrases résistantes émaillent le récit comme de subtils phares dans la nuit, emblèmes de l’énergie et de la ténacité des petites gens que des vents contraires cherchent à abattre mais qui ne renoncent pas à la lutte, quitte à recommencer à zéro.


En effet, les personnages touchent le fond… Et leurs efforts pour endiguer le mal, leur dignité dans la détresse rendent cette chute plus poignante encore. Que vont-ils devenir ?




Le film dénonce donc la malédiction du chômage, l’indifférence d’une société où on « restructure », où on jette les employés sans état d’âme (« Je ne suis pas un samaritain », dit le recruteur de l’agence d’intérim), où la modernisation laisse derrière elle des sacrifiés, où les banques « ne prennent pas de risques » pour aider ceux qui veulent s’en sortir, où d’un jour à l’autre des êtres qui ne demandent qu’une place honorable subissent un chemin de croix, un abaissement vertigineux qui peut les anéantir.


Ce serait donc un conte cruel ?


Non, car l’auteur ne joue pas la carte du désespoir.


Dans nombre de ses plans, isolée parmi le décor aux teintes froides et aux lignes rigides, comme un clin d’œil, surgit une touche de rouge : un manteau, un chemisier, un fauteuil, une cafetière, un mur, un bouquet de roses… Même dans la sinistre agence d’intérim, le siège sur lequel s’assoit Ilona est rouge… Couleur-chaleur, couleur-vie, qui fait écho aux petites phrases semées de-ci, de-là, au plus fort des épreuves - comme lorsque la chaussure de Lauri a cédé : « Ca peut se réparer. »


Il y a aussi la musique, très présente et pas larmoyante du tout, tantôt désuète, tantôt romantique, tantôt fantaisiste, tantôt imposante, souvent décalée.


Autre légèreté apportée par… le chien ! - on trouve toujours un chien dans les oeuvres de Kaurismäki. Personnage muet au regard expressif, il est là, dans un coin de l’image, témoin désarmant, attentif et sensible des épreuves de ses maîtres.


Ce qui irradie tout le film , le rend savoureux en dépit des désastres, c’est l’humour de son auteur. Humour qui passe d’abord par les dialogues et le jeu des acteurs : les personnages s’expriment en phrases brèves, prosaïques, dites avec une sorte de solennité, une expressivité très réduite. Le spectateur est dès le début déconcerté et amusé par ce décalage entre un langage simple, d’une grande économie de mots, et le sérieux presque hiératique avec lequel il est prononcé. L’esprit malicieux se rencontre aussi au détour d’une réplique : « Je suis seul, annonce le patron du bar. Ma femme est partie. (Un silence) Il était temps. »


« Et si ça ne réussit pas ? demande Ilona quand Lauri veut risquer son dernier argent au jeu. Et lui, impavide : – On mangera du papier peint. »


Quand la même Ilona retrouve son ancienne patronne, Rouva Sjöholm, celle-ci l’invite à boire des cocktails et lui dit : « Avant, j’envoyais les hommes rouler sous la table. Ce n’était pas difficile : ils sont si vantards ! " Et Ilona de répliquer sentencieusement : " Ils n’y peuvent rien. Complexe d’infériorité. »


Le comique est aussi de situation. Lorsque le cuisinier « pique sa crise », un couteau à la main, il est hors-champ, le portier le rejoint, on entend un bruit de lutte, et le portier réapparaît la main ensanglantée. Ilona, la chef, sort alors elle aussi du champ ; on entend… une gifle. Et le cuisinier revient, calmé.



Au Loin s’en Vont les Nuages est un chef d' œuvre atypique, oscillant entre tragédie et burlesque, avec les lignes-force que sont l’amour, l’amitié, la solidarité, le courage, qui s’expriment sobrement, mais n'en sont pas moins, dans le marécage ambiant, un puissant levier de salut.


Une vive lumière se pose en permanence sur les personnages, au propre comme au figuré, qui leur donne toute leur importance, leur relief, leur valeur.


Aki Kaurismäki est un humaniste qui rend lumineux des êtres modestes dont la persévérance est un héroïsme, et qui, après avoir mené un combat obstiné pour garder la tête haute face aux drames personnels (le couple a perdu un enfant), aux rouages impitoyables qui risquent de les broyer, à toutes les violences du monde, ses injustices, son indifférence, attendent enfin dans le silence un signe du destin…




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