Au Fil de Synema 12 ~ Les Premiers Labyrinthes de Guillermo Del Toro (2/2)

Mis à jour : juil. 25


(Synema est une variété d'araignée qui n'a en commun avec notre sujet que le nom... et aussi le fait que le Septième Art est une immense toile, peuplée de nœuds dramatiques et d'émotions qui révèlent parfois les larmes... ces étranges rosées du matin. Ce n'est pas le Web qui contredira tout cela !)


Guillermo Del Toro soulevant les foules (en hors-champ haut : elles étaient trop nombreuses pour rentrer dans la photographie) !

...Le brave aventurier au grand cœur et aux vastes promesses, Guillermo Del Toro avait donc fêté ses vingt-et-un ans, ce jour de 1985.

Aussi, il conclut qu'il était Temps de changer d’étoile, changer de Nord, car une aventure plus grandiose, vers un univers plus grand, l’avait séduit désormais : réaliser son premier long-métrage !

Afin de réunir toute une troupe de joyeux compères à la recherche du même Graal, il entreprit de co-fonder le Festival International du Film de Guadalajara, dont la première édition sonna en 1986. Ce faisant, la production de Cronos commença…


Ou, plutôt, la quête de Cronos.



"Le Temps qui saigne"...

Ce monde plus vaste qui venait de s’ouvrir à Guillermo recelait maintes embûches et dédales à franchir. Pourtant, il savait que son rêve, l’accomplissement de sa première épreuve, l’attendait de l'autre côté d'un parcours semé d'obstacles : sa première réalisation, son premier labyrinthe. N’écoutant que son courage, il y pénétra, armé de ses souvenirs et de son talent. Il en aurait bien besoin face au gardien hantant ces lieux : un vieux vampire qui, selon la légende, se serait piqué à l’immortalité.


L’immortalité est une notion parfois si relative… En êtres multiples, complexes, nous ne pouvons pas mourir entièrement d’un coup : il y a toujours en nous quelque chose qui vit plus longtemps ou qui s’éloigne plus tôt… Notre vie se compose de nombreuses morts, plus ou moins silencieuses… Par exemple, si notre cœur s’arrête mais que l’âme reste collée au corps au moyen de l’une ou l’autre douteuse substance alchimique, peut-on dire que l’on meurt ?


Peut-on dire que Jesús Gris (Federico Luppi), le vieil antiquaire, meurt quand son souffle se décompose en râles et quand son teint se décolore comme celui d’un triste vampire, tout cela à cause du venin d’un insecte gardé prisonnier au cœur d’une douloureuse mécanique d’horlogerie ?

Quand la vie déborde sur la mort artificiellement, est-ce bénédiction ou damnation ?


En tout cas, ce vampire s’en mordra les doigts, même si ceux-ci ne regorgent plus vraiment d’un sang désaltérant !

Heureusement pour lui, Mercedes (Margarita Isabel), sa petite-fille muette (La Forme de l'Eau, déjà !), est là, tel un ange, pour l’aider ou le guider dans ce dernier couloir… en ruines…


Par contre :

Ron Perlman et Guillermo Del Toro.

Malheureusement pour lui, Angel de la Guardia (Ron Perlman, qui deviendra un de ses acteurs les plus récurrents) lorgne aussi vers l’insecte distributeur d’éternités. Du moins, c’est son oncle, Dieter de la Guardia (Claudio Brook), qui lorgne et Angel qui est chargé de la sale besogne de s’en emparer.



Guillermo avoua s’être inspiré pour ce personnage d’Howard Hughes et de la véritable histoire d’un homme qui vécut au Mexique et qui, à la mort de sa femme, décida de conserver dans des bocaux tout ce qu’elle (ou plutôt son corps) avait laissé ici-bas. Des ongles aux cheveux… Tout… Même les "reliques" les moins "prestigieuses"… Cette collection macabre perdura environ trente-cinq ans, jusqu’à ce que lui-même meure, sans personne après lui pour perpétuer sa très singulière tradition…


Quand on voit la pauvre petite Mercedes qui se protège de silence, contempler dans une sorte d'absence, son grand-père vampirisé, comme s’il ne lui faisait pas peur, tout en restant coite, immobile dans l’ombre, avec un sourire distant, mais affectueux

Quand on la voit ainsi, une autre source d’inspiration se révèle : le passé de Guillermo avec sa grand-mère !


Un jour, lui-même déclara :


« _Je vivais avec ma grand-mère quand j’étais petit. Et avec tout le respect et l’amour que j’ai pour elle, c’était un vampire émotionnel. Avec Cronos, je voulais raconter l’histoire d’un enfant qui s’occupe d’un de ses grands-parents, même si cette personne est un vampire ! ».


Bertha Navarro, productrice de "Cronos".

A l’origine, le titre était Le Vampire d’Aurora Gray. Ce fut avant que la productrice, Bertha Navarro, ne passe par là, incitant le réalisateur à renommer son œuvre Le Mécanisme de Cronos.


Mais quelque chose de plus maléfique, de plus vicieux, devait à nouveau s’opposer aux projets de Guillermo : l'obstacle principal de ce premier labyrinthe était l’argent !

Notre héros n’avait pas pu emporter assez de bagages, d'armes et de boucliers pour affronter les adversaires du dédale : d'abord le budget trop faible imposa de réduire le titre en Cronos, pour une simplicité publicitaire.

Hélas, ce redoutable ennemi pécuniaire n’en avait pas fini avec le jeune élu. Guillermo dût s’endetter fortement pour produire Cronos, jusqu’à un quart de million de dollars. Devant faire face à trop de dangers dans ce labyrinthe, il dût abandonner sa voiture, se délester de son van et même hypothéquer sa maison. Si on devait soupçonner un esprit maléfique derrière ce mauvais sort financier, alors ce serait sûrement une société de production américaine qui lui avait promis un trésor de six cents mille dollars qu’elle ne lui a jamais donné.


Cette première odyssée touchait à sa fin. Ce devait être la plus ardue sans doute. Alors qu’il continuait son avancée, Guillermo dit un jour à un journaliste :


«_Pour un premier long-métrage, on veut tout mettre au cas où il n’y en aurait pas d’autre ! ».


Quoi qu’il advint, il était déterminé à sortir au moins un long-métrage. C’était tout ce qui importait (et pas seulement pour sa furtive apparition, dans une rue de son film, en tant que simple passant en pleine promenade avec sa femme). Reprenant courage et inspiration, il repartait.

Ce périple prit fin en 1993, quand résonna son triomphe. Le trésor qui lui échut dépassa ses rêves les plus vagabonds : Le Festival de Cannes lui décerna sa première récompense, tout comme le Premio Ariel (le cousin Mexicain des César du Cinéma) où il obtint neuf Arieles. Bien des festivals internationaux chantèrent ses louanges par encore d’autres nombreux prix.


Enfin, le héros était reconnu !


C’est à cet instant qu’il fonda une autre société de production : Le Tequila Gang.




Pendant ce Temps là, bien ailleurs, on s’attelait à de nouvelles "conquêtes". Cela se passait dans le comté de Dimensions Films, appartenant au Royaume de Miramax Films, célèbre de par le vaste monde pour engendrer des créatures de genre d’horreurs.

A cette époque, ce royaume était (entre autres) gouverné par deux méchants rois, sournois, avares et cruels. Il s’agissait de deux frères : Weinstein Ier et Weinstein II (Bob et Harvey). Bien des troubadours et des héros gardèrent de mauvais souvenirs de leur traversée de ce triste royaume.


Ces deux tyrans avaient pour dessein d’annexer un nouveau territoire à leur patri(moin)e : une adaptation cinématographique de Mimic, une nouvelle de Donald A. Wollheim, parue en 1942 dans la revue Astonishing Stories, narrant la folie Frankeinsteinnienne d’apprentis-sorcier créant une race mutantes d’insectes afin de se débarrasser des originaux qui pullulaient dans la ville. Race génétiquement destinée à s’autodétruire, si la sélection naturelle et la théorie de l’évolution n’en avaient pas décidé autrement…


Quand vinrent les années 1990, les deux frères décidèrent d’entamer les préparatifs de leur "invasion", initialement destinée à être un segment de film à saynètes, intitulé Light Years. Puis, peut-être par soif de pouvoir, les monarques entreprirent d’en faire plutôt un long-métrage classique, dont l’éclat se répandrait tout autour de leur royaume, colportant leur prestige à tous les alentours.

Exemple d'un des couloirs du deuxième labyrinthe de Guillermo, qu'il devait traverser avec Mina Sorvino.

Telle une graine plantée qui perce le sol de ses racines, leur armée bâtit remparts sur remparts tout autour de leur donjon, d’où ils pourraient surveiller l’avancement des travaux, qui se déroulaient à Los Angeles et à Toronto (la scène du métro se passe dans celui de Toronto).


Ainsi, le destin construisait pour Guillermo un nouveau labyrinthe, aussi lointain que menaçant, au centre duquel s’élevait l’inquiétante tour des tyrans.

Deuxième dédale que notre héros dût franchir (aux côtés de Mira Sorvino) ! Il fut invité par le duo de rois à en assurer la supervision, mais comme ceux-ci étaient très vénaux, il ne lui donnèrent droit qu’à environ 25 000 000 de dollars du trésor royal.


Direction d'acteur pour la séquence du métro.

Afin de rappeler qui gouvernait à tout le peuple, ils s’imposèrent régulièrement dans les différentes étapes de la production, répétant « non » à des séquences, « non » à des scripts et « non » à la liberté du réalisateur. C’était bel et bien un dédale où Guillermo était enfermé, traqué par deux féroces minotaures.


Mais un autre terrible danger rôdait, et il ne tarda pas à s’abattre sur Guillermo.


un ami de la Synema, dans à peu près tous les films de Guillermo Del Toro, les insectes tiennent un bon rôle : protecteurs, messagers microscopiques ou augures miniatures... Sauf dans "Mimic", où ils s'avèrent être le principal danger... Ceci dit, ils incarnent le résultat putréfié de l'arrogance des humains, qui bousculent la Nature sans prendre garde aux conséquences... Donc, d'une certaine manière, ces "insectes" mutés pourraient représenter la facette damnée de l'humain. Ils seraient bel et bien "l'Homme", à un stade d'évolution déraillé, une forme "ultime et dévoilée" de l'"apprenti-Frankenstein"... D'autant que ces monstres revêtent parfois une apparence humaine...

Bien au-delà des remparts qui se dressaient devant son horizon, dans sa contrée natale, Guadalajara, de sombres brigands, hors-la-loi, sorciers comme démons, orques comme lutins grinçants, complotaient pour enlever Federico Del Toro Torres, le père de notre réalisateur, afin de réclamer une rançon.

Par malheur, leur forfait réussit en l’an 1997, peu avant la sortie de Guillermo de son laborieux labyrinthe, ou la sortie de Mimic en salles.

Guillermo n’était pas riche, surtout que les déconvenues déjà rencontrées dans ce dédale lui avait demandé beaucoup d’argent. Sa famille eut beau payer le montant initialement exigé, les ravisseurs gardèrent Federico prisonnier, car ils en voulaient le double.


C’est à ce moment qu’un miracle eut lieu, un miracle incarné par la noblesse et la bravoure d’un chevalier qui deviendrait l’ami le plus proche, solide et digne de confiance de Guillermo. Ce chevalier était aussi réalisateur, mais plus influent, plus célèbre et arborant plus d’expérience dans le métier que lui.

Nous le connaissons notamment pour avoir dompté piranhas, androïdes venus du futur (deux fois), aliens belliqueux, abysses solitaires, secrets d'Etat ou intimes mensonges, icebergs mal placés et militaires technologifiés intrusifs… Mais surtout, nous le connaissons mieux sous son nom : James Cameron !


Guillermo Del Toro, dans les bras de son ami sauveur James Cameron.

Guillermo l’avait rencontré pour la première fois sur le tournage de Cronos, dont la post-production fut travaillée dans la même salle que celle de Titanic. Il n’était pas rare que des conseils, des avis critiques ou des encouragements résonnent en ces lieux, de-ci de-là…


En apprenant la maléfique nouvelle, James-au-Grand-Cœur n’hésita pas : l’aiguille des secondes n’eut même pas le Temps de recevoir l’ordre du mécanisme horloger de se déplacer, que déjà James retirait plus d’un million de dollars de son compte pour les céder à Guillermo et ainsi payer la rançon.


Soixante-douze jours s’écoulèrent. Soixante-douze jours de souffrance, mêlés d’attente, mêlée d’espoir, pour qu'enfin l’instant de la libération arrivât et que Federico pût retrouver sa famille. Jamais les bandits ni l’argent ne furent retrouvés. Comme s’ils n’avaient jamais existé, comme si le mauvais scénario dont ils étaient sortis avait été brûlé par l’auteur avant que quiconque ne puisse le découvrir.


Seul restait le traumatisme que ces êtres ignobles avaient laissé derrière eux, unique trace de cette tragédie, qui poussa Guillermo et sa famille à s’exiler aux Etats-Unis (bien que son père voulût rester sur place). Malgré cela, ce passé le hantait encore... Le Mexique le hantait encore... pour ce qu’il avait de pire, comme pour ce qu’il avait de meilleur.

Guillermo posant devant une affiche qui semble vouloir quelque chose (saura-t-on quoi, un jour ?)...

Interrogé, Guillermo avoua même ceci :


«_Chaque jour, chaque semaine, il se passe quelque chose qui me rappelle que je suis en exil involontaire [de mon pays]...»


Toutefois, cette expérience eut cela de bénéfique qu’elle scella l’amitié et la dévotion de Guillermo et de son nouveau compagnon de route James-au-Grand-Cœur, d’une promesse à l’alliage indestructible !

Lui et notre héros s’entraidèrent de plus belle, se soutinrent face aux adversités des plus dérisoires aux plus oppressantes.


Il n’en demeura pas moins que la tyrannie des sordides frères Weinstein rendait la production de Mimic particulièrement éprouvante, tant il était à l’étroit avec leur ego.


Mais il devait bientôt atteindre son but : en 1997. Les monstres-insectes de son second labyrinthe avaient tous été vaincus et la perfidie des mauvais rois "déjouée".

Guillermo Del Toro, cheveux au vent et casque au cou !

Quelques années plus tard, Guillermo, n’ayant pas pu faire « le long-métrage qu’il avait imaginé », parvint à revenir sur le montage pour rajouter dix ou douze minutes de scènes supplémentaires, tout en en profitant pour bannir aux oubliettes une grande partie du matériel tourné par la « seconde équipe qu’il détestait », car trop fidèle au pouvoir corrompu qui pesait sur lui…

Ce "director’s cut" fut rendu possible grâce aux archives de la Bibliothèque du Royaume Miramaxien.


Ceci dit, Guillermo ne désavoua pas tout de sa première version : malgré l’ambiance « film de monstres, sans métissage d’aucune sorte », trois quarts du long-métrage lui plaisaient... En tête la séquence d’ouverture et celle de la mort de deux enfants dans le métro.

C’était vraiment la fin qui le laissait amer... Même celle de sa seconde version ne reflétait pas ce qu’il avait écrit au départ : le dénouement simple et déroutant avait été effacé par une quelconque scène d’explosion

Enfin, ce film partiellement déshérité, ne manquait pas de patte et de signature de Guillermo ! Des insectes, des monstres, des espaces clos et en ruine, des ombres sanglantes, des actions lourdes en conséquences et, bien évidemment, des mécanismes d’horlogerie, ressemblant comme deux grains de poussière à un minuscule labyrinthe tournoyant…


A propos d’horloges, il se fait tard, et la Synema constate que la sienne s’approche dangereusement de minuit, l’heure où les carrosses se transforment en citrouille et les labyrinthes en toile d’araignée !


Les aventures de Guillermo n’allaient pas s’arrêter là : elles ne faisaient au contraire que commencer ! Cependant, la suite de ses pérégrinations, la Synema ne peut pas vous la conter tout de suite. Ni même la prochaine fois... Cela avoué, il reste impoli d’abandonner un conte sans que ce dernier ne soit d’accord ! Nous continuerons donc à voyager dans les toiles du grand Guillermo Del Toro via une autre série d’articles qui lui seront dédiés.


En attendant, vos oreilles n’en seront pas pour le moins privées de belles histoires, car, si celle-ci vous a plu, la Synema vous invite au Pays d’un autre artiste-tisseur dont le style, comme le nom ressemblent beaucoup à Guillermo Del Toro !

Un nom similaire, comme un reflet, un miroir...

Devinez-vous qui ?


Alors, dormez bien, faites de beaux rêves cinématographiques, et à très bientôt pour de nouvelles aventures, aux côtés de la Synema !


Le conteur, s'interrompant à nouveau dans son récit, encore pour savourer la frustration des auditeurs, béats d'impatience et qui commencent à trouver que tous ces entractes deviennent un peu exagérés et que c'est de l'abus de pouvoir, mais qui n'osent rien dire, conscients qu'ils sont à la merci du conteur, s'ils veulent connaître la suite de l'histoire... C'est fou comme un conteur peut se montrer cruel... Ah oui, "accessoirement", il s'agit "aussi" de Guillermo Del Toro, venant de recevoir deux Oscars pour son film "La Forme de l'Eau" (2017) : Oscar du Réalisateur et Oscar du Film.

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